Courir à Beyrouth

Beyrouth Marathon.jpgDans la jungle beyrouthine

J’ai commencé à courir il y a cinq ans, une passion entamée au Québec où les vastes parcs se prêtaient aux longues distances méditatives. Sans grande conviction, si ce n’est celle de m’entretenir, j’ai donc couru. Un peu au début, puis de plus en plus, avant de ne plus vraiment pouvoir m’en passer, comme aujourd’hui. C’est cependant lorsque j’ai emménagé au Liban que j’ai découvert mon réel « amour » du jogging. De ces ado- rations qui vous font perdre la raison. Telle que se réveiller à l’aube quand le mercure dépasse déjà les 30°C et que le taux d’humi- dité rivalise avec celui de la forêt équato- riale. On entend souvent que si vous savez conduire à Beyrouth, vous pouvez conduire partout. Je pense que l’adage se transpose également à la course à pied. Courir à Bey- routh, c’est inhaler les émanations chimiques des déchets brûlés par des citoyens excédés, quand ce ne sont pas celles d’un nuage de poussière venu de je-ne-sais quel pays d’Afrique, du mazout ou des grillades. C’est aussi fouler le pavé, au sens littéral du terme, le béton même. Problème majeur de la ville, les espaces verts sont quasiment absents. On oublie donc les promenades idylliques façon Central Park. Ici, c’est au bord de l’auto- route ou sur la corniche, sorte de Croisette locale, le tapis rouge et le glamour en moins. Un trajet atypique entre pêcheurs inatten- tifs qui risquent de vous éborgner à tout instant, joueurs de oud, fumeurs de narguilé, cyclistes fous roulant sur le trottoir, le tout sur fond de concerts de klaxons. Parfois, on s’entraîne sur la piste de l’université Amé- ricaine ou dans les montées improvisées du centre ville. Système D oblige, une expres- sion qui doit avoir ses racines en Phénicie…

Honneur 
aux « peace runners »

Malgré les tourments politiques qui ravagent le pays – l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri en 2005 et une guerre en juillet 2006 –, une association organise le marathon de Beyrouth depuis douze ans. Peu connu en Europe, il constitue pourtant un événement sportif majeur au Moyen-Orient. A sa tête, May el Khalil, une ancienne coureuse tragi- quement fauchée par un camion qui, après avoir surmonté ce terrible accident, a décidé d’encourager la culture du running au Liban. Un défi pas vraiment gagné d’avance dans un pays où la vie nocturne et les dîners copieux remportent plus de succès que les réveils matinaux. Pourtant avec quelque 6 000 participants à son lancement en 2003, cette course en compte près de 40 000 aujourd’hui, figurant au rang des courses internationales puisqu’elle vient d’être récompensée du label d’argent par l’Association Internationale des fédérations athlétiques (IAAF). Courir pour la paix ou l’amour, tel est le slogan des « peace runners » de Beyrouth. Issus de toutes les confessions (chrétienne, chiite, druze, sunnite), ils donnent l’exemple en courant ensemble, loin des disparités sociales et reli- gieuses qui sclérosent la nation. Et la recette fonctionne, à coups de matraquage publicitaire et sur les réseaux sociaux (au Liban la selfie et la hashtag mania ont aussi infiltré
le monde du sport), chaque compétition voit son nombre de participants augmenter. Un succès qui redouble depuis le lancement de Beyrouth 542, un programme d’entraînement gratuit offert à tous les novices rêvant de franchir la ligne d’arrivée d’un marathon. Suivis pendant trois mois sous l’œil bien- veillant de leurs cinq coachs, une centaine de coureurs se réunissent ainsi tous les dimanche à 5h45 du matin, le cœur battant et les jambes légères, pour s’emparer de la ville, unis contre le chaos.

Un challenge dans l’adversité

Car courir au pays du cèdre devient un acte aussi incertain et instable que la politique actuelle. En septembre dernier, le semi-ma- rathon a dû être annulé la veille au soir, à cause d’une controverse liée à son sponsor qui mettait en péril la sécurité de la mani- festation. Quelques jours auparavant, c’était le centre ville qui était bloqué pour cause de manifestations contre le gouvernement « You Stink or you reek » (vous puez), em- pêchant l’entraînement. Dimanche dernier, alors que je courais 24 kilomètres avec mon coach, nous passons devant une pancarte publicitaire de l’armée libanaise « kilna wa- jna3 », « nous souffrons tous », en libanais. L’accroche nous a fait forcément sourire, car elle faisait écho à notre expérience immé- diate. Et si finalement, dans une région du monde où autant de personnes vivent dans l’adversité de la guerre, de la maladie ou de la pauvreté, courir n’était pas un challenge si insurmontable que cela ? Quand l’exercice devient dur, je pense souvent à cette citation de Confucius : « Peu importe la vitesse à laquelle tu avances, tant que tu ne t’arrêtes pas. ». Patience, endurance et humanité seront les maîtres mots de cette route qui s’annonce longue, à la course comme à la vie, à Beyrouth, à Damas, comme à Paris. L’important est de ne pas s’arrêter en chemin et d’y croire, toujours.

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