Le balcon de Shakti

 « On inspire, on lève les yeux au ciel, on tend les bras, et on ramène doucement la tête sur les genoux sur l’expiration… » se répète t’elle à voie basse chaque matin. Toujours la même routine. Alors qu’elle enchaîne quelques mouvements de yoga appris l’année précédente lors de son périple en Inde, ses souvenirs viennent insidieusement s’imprimer sur sa rétine.

 

La moquette humide de la salle de cours, les tapis alignés religieusement, et surtout cette fenêtre ouverte sur un balcon qui semblait servir de cadre au décor de carte postale que formaient les sommets enneigés dans la brume matinale de septembre. Puis ce petit chaton que les élèves avaient dénommé « shakti », en référence à la célèbre déesse hindou, et qui participait à sa manière au cours, devant la classe amusée.

Pendant deux mois, elle était restée dans cet institut de yoga, niché sur les hauteurs de l’Himalaya Pradesch s’adonnant quotidiennement au même rituel: 6 heures du matin : douche rapide, 6h30 : arrivée dans la salle de cours, 6h40 : recherche d’un emplacement à proximité du professeur pour satisfaire son côté première de la classe.

Puis le cours commençait. Toujours de la même manière. Les élèves et le professeur posaient leurs mains contre la poitrine en prière, fermaient les yeux, et entamaient quelques respirations avant de chanter à l’unisson des prières en sanskrit, ce langage auquel elle ne comprenait rien. D’ailleurs les autres non plus n’y comprenaient rien. Il lui arrivait même de les observer en cachette, ouvrant discrètement les yeux, pour chercher du soutien dans le regard incrédule d’un de ses camarades. Mais ils étaient concentrés, les yeux fermés, totalement habités par ce gourou qui n’avait fait qu’une bouchée de leur conscience.

Un peu plus tard dans la matinée, tous les élèves se rejoignaient sur le balcon pour engloutir un petit déjeuner concocté avec soin par un jeune indien qui travaillait dans l’auberge. Toujours la même gamelle constituée de pain chaud, de beurre de cacahuète, de fruits, de riz et de ces lentilles à n’en plus finir et qui lui donnait des flatulences incontrôlables.

Là aussi, elle cherchait de manière détournée à trouver un support chez ses camarades, en leur posant innocemment des questions sur leur digestion. Souffrait-ils eux aussi du même mal ? Elle n’obtenait jamais de réponses claires.

Cette pause bien méritée avant d’enchaîner la journée de cours restait toutefois un instant de la journée qu’elle appréciait tout particulièrement ,pour sa sérénité douce. Le soleil qui effleurait sa peau, le silence de la nature, l’odeur des pins.

Un tableau presque idyllique qui pourtant lui pesait lourdement. Tout ce qu’elle était venue chercher à des milliers de kilomètres de sa vie d’avant l’agaçait désormais. La bienveillance inconditionnelle généralisée de ses camarades, l’ amour collectif et benêt qu’ils se portaient les uns aux autres, les sourires figés, lui apparaissaient comme une sorte de soupe mielleuse qu’elle ne pouvait plus digérer.

Ce sentiment la dégoûtait d’elle même. Comment pouvait-elle se sentir seule, désemparée dans ce huit clos qui sentait pourtant bon l’encens et les bonnes intentions.

Trois mois, il lui restait trois mois.

Pourtant, alors qu’elle y repense en ce lundi matin maussade, elle ne peut s’empêcher de ressentir un pincement dans sa poitrine. Celui d’un moment à jamais volé par le temps, de ce mélange doux et amer d’un souvenir agréable, et de la peine qui lui est associée.

Sa vie est aujourd’hui devenue plus calme, moins imprévisible. Les jours se suivent et si ils ne se ressemblent pas tout à fait, ils ne sont plus pimentés d’aventures rocambolesques d’hier. Ce qui rythme sa vie désormais, c’est son Google agenda, une petite merveille technologique qui a le mérite de lui rappeler de quoi demain sera fait. Des journées bien chargées, suivies de soirées minutieusement planifiées. Plus de place pour le vide, plus d’espace pour l’inconnu. Son soulagement, et son angoisse à la fois.

Même si elle apprécie la sécurité que lui procure cette routine retrouvée, ses réminiscences matinales lui font pourtant l’effet d’un coup de poing. Une piqure de rappel douloureuse de ce temps qui passe et des choses qu’il amène avec lui.

Déjà en voyage, elle avait ressenti la même chose. Rencontrer des gens, se lier à eux, puis accepter de ne plus jamais les revoir. Connaître, aimer, délaisser. Même après des mois, l’impuissance face à ces instants perdus lui était toujours aussi intolérable.

Cette sensation, elle pensait l’adoucir en rentrant en France, l’assagir en remplissant ses journées. Mais ce matin là, seule avec sa nostalgie, elle réalisait que le vide métaphysique qui l’avait habité à des milliers de kilomètres, s’était invité dans sa valise. Ce qu’elle avait considéré comme une amourette de vacances et de passage, venait de s’installer dans son appartement.

 

Echappées lyriques

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