Le blues du dimanche soir

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Cela faisait un moment déjà que j’avais envie d’écrire ce billet pour partager ma « peine » avec tous les spleeneurs du dimanche soir (ou du matin). A tous ceux qui se réveillent le dernier jour de la semaine avec cette gêne à la poitrine, cette petite boule dans la gorge, bref ce coup de blues qui frappe sans crier gare. Comme je ne suis pas la fille de Sigmund Freud, je ne m’attarderai donc pas sur mes potentiels manques affectifs et complexes d’Oedipe non résolus qui en sont la cause. Je me contenterai simplement de surfer sur la vague du « spleen ». Cette douce mélancolie, tant valorisée dans les poèmes perd de sa superbe dans la vraie vie car si on est ni Baudelaire ni Rimbaud, se traîner son cafard toute la journée n’a rien de sublime et personne n’y voit le paroxysme d’une force créatrice . Quand toi tu te réveilles avec tes idées noires et décides de relire les vieux courrier d’un ex en écoutant « Someone Like You » de Adèle, personne ne saisit l’ artiste incomprise. A la place, ton mec ou ta mère te font culpabiliser en te rappelant que dans ce monde de famines et de guerres, ces tourments existentialistes frôlent la princesse attitude « alors sois contente ok? ». Le plus difficile avec le spleen c’est de ne pas avoir de raisons rationnelles pour le justifier, ce qui lui donne un statut bâtard souvent mal compris par l’entourage. Comme si  il fallait avoir des motifs valables de tristesse pour être pris en considération. Face à ce vide émotionnel et à défaut d’avoir trouver le remède miracle pour l’éradiquer , j’ai décidé de chérir ces petites périodes de tristesse. Après tout elles sont un refuge confortable pendant les longues soirées d’ hiver et j’aime me dire qu’elles témoignent sûrement d’un esprit romanesque que l’on reconnaîtra sûrement à titre posthume. Nikki de Saint Phalle avait déclaré à un journaliste « J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur un plan psychique, tout ce qu’il fallait pour devenir une terroriste ». Chacun essaie de trouver sa voie afin d’exorciser sa part de noirceur, moi je le fais en vous racontant tous ces blablas…après tout, on a tous en nous nous quelque-chose de Tennessee..

Dubai culture, à la recherche du paradis perdu

Après deux mois passés à Dubai , j’avais envie de revenir sur mes premières impressions, mais aussi de partager mes bons plans culturels « alternatifs »pour ceux qui ambitionneraient se d’y rendre et  visiter  la ville sous une perspective différente. Je garde bien-sûr le mot alternatif entre guillemets car sa définition à Dubai prend une toute autre dimension qu’à Paris ou Berlin. Avoir l’ambition de regarder un film en dehors du navet commercial américain de base, ou  assister au concert d’un artiste qui ne soit pas un DJ, est déjà  très underground à l’échelle Dubaiote.

Dans ce paradis artificiel où la devise nationale est  « je paie, donc je suis », pas étonnant que Dubai la bimbo se fasse l’eldorado des ploucs du monde entier dont le rêve ultime est de « s’acheter la dernière rolex avant  d’avoir 30 ans » (déjà entendu) et de pouvoir ainsi posséder tous les signes d’une richesse extérieure proportionnellement importante au vide de leur coquille. Bien-sûr,  il y a aussi beaucoup de belles exceptions dans ce monde de généralités et on peut y trouver d’autres âmes en peine dont l’épanouissement personnel ne se trouve ni dans les centres commerciaux taille XXL ou boîtes de nuit à la mode . Car par essence, Dubai est une place multiculturelle. Cet ancien désert autrefois peuplé par des tribus bédouines s’est métamorphosé à vitesse fulgurante avec l’aide des investissements étrangers et travailleurs du monde entier (souvent exploités), ce qui en fait un « pays monde » où toutes les cultures sont représentées. Un melting pot qui fait de cette ville une plaque tournante pour les artistes internationaux, locaux et régionaux. Voici donc quelques  petites adresses arty pour ceux qui ne sont pas nécessairement intéressés par tout ce qui brille:

Aserkal Avenue ( El Qoz)

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Situé dans une zone industrielle proche  du mall of the Emirates, ce hub artistique construit par un riche entrepreneur émirati il y a quelques années, comprend ensemble d’entrepôts abritant des galeries d’art contemporain dont certaines sont déjà implantées à l’étranger comme la galerie libanaise Ayyam ou américaine Leila Heller. C’est un endroit dans lequel j’aime bien déambuler car il propose un parcours libre entre galeries et espaces extérieurs mais comprend aussi un café (Café A) pour étudier au calme et s’abreuver ;). En plus des expositions temporaires, cet endroit organise aussi de nombreux événements et festivals comme des marchés de créateurs, des conférences d’artistes, ou encore des projections cinématographiques en partenariat avec le cinéma Aakil, une association qui s’efforce de répandre le cinéma  d’auteur local et international.

 Alserkal Avenue

Quartier Al Bastakiya et galeries

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Ce endroit est sûrement l’un de mes préférés à Dubai car il a réussi à maintenir un aspect authentique et « traditionnel » même si son ancienneté reste toute relative (19ème siècle). Situé dans la vieille ville, al Bastakiya a des allures de citadelle médiévale avec son fort (al fahidi), sa mosquée, ses petites ruelles, ses musées (du café et de Dubai), galeries d’art et cafés. Son architecture unique contraste avec celle du reste de la ville principalement constituée de tours de verre vertigineuses. A la place des grattes-ciel,  ce sont de vieux immeubles et badgirs* qui s’imposent . Ce quartier dénote aussi par con caractère humain et populaire accentué par son côté piéton qui est une chose rare à Dubai où tous les déplacement s’effectuent en voiture et sur l’autoroute. Peuplé majoritairement par des indiens , ce quartier est vivant et « humain » caridéal pour le shopping. On y trouve des étoffes colorées, des épices ou encore des amulettes à l’effigie de célèbres déités hindous comme Ganesh (dieu avec une trompe d’éléphant).  Bordant un canal traversé par des petits bateaux, cette place a aussi la particularité d’être en permanence survolé par de nombreux oiseaux, ce qui lui donne un charme  tout romantique surtout au coucher du soleil.

*Tours aussi appelées « attrape-vents « et utilisées au Moyen-Orient  pour rafraîchir les villes; un petit 50 degrés à l’ombre en été tout de même.

Fondation artistique de Sharjah

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Cet espace culturel fait figure d’ovni à Sharjah, l’un des émirates ls plus conservateurs des EAU où il se situe. Son bâtiment de béton et verre s’érige au milieu d’un terrain vague, entre une mosquée, des immeubles aux allures de HLM locaux, et un terrain de cricket. Cependant, à l’intérieur on  y découvre des expositions d’artistes contemporains locaux ou régionaux (l’iranienne Farideh Lasahai, le libanais Khalil Joreige) , célèbres et moins connus, mais aussi des projections artistiques en partenariat avec le cinéma mirage. A noter que cette fondation sera l’hôte de la biennale de Sharjah en 2017, ça mérite peut-être le coup d’oeil avant l’invasion des artys du monde entier.

Sharjah fondation

 

 

Iran, au pays des merveilles et du martyr (6/6)

Lettre persane n°4: Foi, spiritualité et autres splendeursBagdir yazd

La fin de la narration de mon périple iranien touchant à sa fin, je me suis dit qu’il fallait peut-être revenir à ce qui est le plus évident quand on parle de l’Iran: la religion, ou plutôt la foi. Après avoir parlé des choses qu’on oublie, revenons à ce qu’on connaît. La plupart des iraniens pratiquent l’islam chiite duodécimain pour être exacte (je vous invite à explorer dans votre navigateur google pour en savoir plus car je ne compte pas écrire un roman sur le sujet). Mais avant que les arabes ne viennent conquérir et « islamiser » l’Iran, on y pratiquait aussi d’autres religions dont la plus ancienne est le zoroastrisme. Bien que réduite à peau de chagrin, une communauté de zoroastriens existe toujours en Iran et comporte environ 40000 pratiquants majoritairement répartis à Téhéran et Yazd,  une des plus anciennes villes du monde.

IMG_8767.JPG* Tours du silence à Yazd

Yazd, berceau du zoroastrisme 

Reconnue depuis 3000 ans, la ville de Yazd semble s’être figée dans le temps. Là-bas, les grands minarets des mosquées au bleu azur surplombent les bagdirs et habitations  en argile, dans un patchwork architectural unique mêlant héritage islamique et pré-islamique. Il s’agit d’une cité unique qui abrite encore les sites d’une des plus anciennes religion au monde, le zoroastrisme. Il est possible d’y visiter le temple du feu (Ateshkadé) réputé pour avoir maintenue une flamme pendant plus de mille ans et les tours du silence (colline où les zoroastriens déposaient leurs morts en attente de se faire dévorer par les vautours, …miam miam). En effet, ces derniers considéraient que les défunts ne pouvaient ni être enterrés, brûlés ou jetés au risque de souiller l’un de ces éléments.   Yazd est aussi le refuge d’une tradition ancestrale classée sur la liste du patrimoine de l’UNESCO, le varzesh-e pahlavani. Il s’agit d’une forme de lutte iranienne remontant à la Perse et à la Parthes antique qui, à l’instar de la capoeira, incorpore des éléments d’arts martiaux, de chant, de musique et de spiritualité soufi . Il se pratique dans un « zoorkaneh » ( maison de la force) qui n’est autre qu’un gymnase comportant une scène centrale où les athlètes s’entraînent et s’affrontent, des gradins pour le public,  et une estrade où le maître « morshed »récite des poèmes empruntés à la mythologie persane (le célèbre « shah nameh » alias livre du roi du poète Ferdowsi) . Dans la période pré-islamique, il s’agissait d’une pratique patriote afin d’encourager les guerriers d’où le récit des poèmes épiques. Après la diffusion du chiisme dans le pays, il a intégré une dimension religieuse et soufi que l’on retrouve à la fois dans la prière au prophète Mohammad que font les athlètes à chaque début de sessions, le portrait de l’imam Ali affiché dans chacun des gymnases, mais aussi dans l’entraînement auquel se livre les sportifs et comportant une danse semblable à celle des derviches tourneurs.

zoorkaneh.jpg* Zoorkaneh à Yazd

Des mosquées… et des églises aussi

J’ai été étonnée par l’énergie dégagée par les mosquées iraniennes. Elles surgissent de la terre comme des joyaux étincelants brillant de milles feux dans une variation de mosaïques,  calligraphie coranique et motifs géométriques.  A l’intérieur, toutes les excentricités décoratives sont permises. Stuc, miroirs et vitraux couleurs parent murs et plafonds de ce  lieu de recueillement mais aussi  salon de thé où j’ai pu observer de nombreuses étudiantes se retrouver pour discuter, étudier et manger des bonbons.  Quant au tchador dont on parle tant, il est surtout présent dans les zones rurales comme Kashan ou Yazd mais à Téhéran il se troque  souvent contre un voile coloré porté de manière assez insouciante et laissant voir les belles chevelures des iraniennes. Un accessoire de mode que je me suis habituée et amusée à assortir avec mes différentes tenues (un peu de superficialité dans ce monde de brute).

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Les chrétiens ne sont cependant pas absents de la carte non plus et si ils demeurent une minorité, ils possèdent  aussi leurs lieux de culte. Le quartier arménien d’Isfahan en est sûrement la plus belle représentation architecturale avec la cathédrale Vank, une église de pierre qui est sûrement  la plus chargée et ornementée que j’ai visité dans toute ma vie. Située dans un joli petit quartier plein de cafés et boutiques, elle s’accompagne aussi d’un mémorial du génocide et d’un musée regroupant plusieurs oeuvres d’art et d’artisanat rappelant que les arméniens ont fortement contribué à l’essor économique du pays.

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  • Quartier Arménien d’Isfahan

 

 

 

 

 

 

 

Iran, au pays des merveilles et du martyr (5/6)

Lettre persane n°5: Hymne à la culture et la poésie

IMG_8961.JPG*Tombe de Hafez, Shiraz

Bien que l’arrivée des ayatollahs au pouvoir en Iran ait drastiquement limité la vie culturelle, l’art reste pourtant présent dans chaque recoin du pays. Cinéma, art contemporain, poésie ou architecture, il n’est pas une discipline dans laquelle l’ancien empire Perse n’ait pas un jour brillé. Alors comme je suis gentille, je me suis dit que j’allais lister ce que j’avais vu et apprécié. Premier incontournable: le musée d’art contemporain* de la ville de Téhéran. Sa collection permanente abrite une large collection d’artistes célèbres américains et européens allant de Andy Wharol, à Jackson Pollock, en passant par Pierre Soulages, Picasso ou encore Cézanne. Cependant, depuis la révolution islamique, celle-ci avait été enterrée dans les sous-sols de l’institution car elle symbolisait l’impérialisme et l’occidentalisme imposé par la famille Pahlavi. Rien de surprenant quand on sait qu’elle avait été établie par la dernière et troisième épouse du roi d’Iran,Farah Dib Pahlavi, une ancienne étudiante en architecture (aussi à l’origine du musée du tapis) qui avait naturellement employé son pouvoir de première dame au rayonnement artistique du pays. Aujourd’hui, cette collection réapparaît progressivement bien que partiellement entre les murs du musées et il est possible d’y admirer quelques pièces en alternance avec une exposition éphémère sur une artiste iranienne majeure: Farideh Lashei.

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*Musée d’art contemporain de Téhéran:Musée d’art contemporain de Téhéran

Pour les cinéphiles,  le musée du cinéma* propose une exploration  assez intéressante à travers le cinéma iranien et ses principaux réalisateurs. Si la scénographie du musée n’est pas spectaculaire, il est cependant abrité au sein d’une jolie maison d’un quartier chic du nord de Téhéran (près du Bazaar de Tajrish) . On y trouve des informations précieuses sur les principaux courants cinématographiques  (école de Syracuse, film farsi…) et cinéastes majeurs du pays: Jafar Pahani, Abbas Kiarostami, Ali Hatemi ou encore  Morteza Avini qui fut le réalisateur attitré de la République Islamique, pour laquelle il produit de nombreux reportages lors du conflit Iran-Irak. Ironie du sort, ce dernier est mort en martyr en sautant sur une mine anti-personnel.IMG_9003.JPG

Côté scène alternative; rendez-vous la Maison des Artistes de Téhéran.  Ce complexe de huit galeries sur deux étages très prisé par la jeunesse bobo et arty de Téhéran expose de nombreux photographes et artistes contemporains. Il comporte également un restaurant végétarien et un café. Si vous êtes mélomane, la tour Milad propose des concerts de temps à autre . Pour ma part, j’ai pu assister à un concert de Palette, un groupe folk très populaire dont la musique s’inspire des balkans. Et grâce à l’hospitalité légendaire des iraniens qui se montrent toujours généreux avec les étrangers, j’ai pu assister à l’événement sans même payer un touman. En dehors de la capitale, il y a aussi le café Khane Honar *à Shiraz qui est un café d’artistes où se tiennent régulièrement des discussions sur l’architecture, la littérature et plein d’autres sujets cool. Il est un repère d’artistes et comprend une petite terrasse où les petits-déjeuners y sont délicieux. Mais j’en parlerai dans un autre article…

Contrairement à certaines idées reçues, l’art est donc tout aussi important que la religion en Iran, les sanctuaires des célèbres poètes Hafez et Saadi à Shiraz en sont la preuve vivante. Ces mausolées sont aujourd’hui encore très respectés et visités dans tout le pays. Quant au poète Omar Khayaam, il a donné son nom à une station de métro à Téhéran. Comme quoi, entre martyr et imams, la poésie perdure.

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*Maison des artistes de Téhéran

*Café Khane Honar

 

 

 

Iran, au pays des merveilles et du martyr 4/6

holy defense4.jpgAprès des années de fascination sage et des mois d’obsession intense, c’était décidé 2016 serait l’année de ma rencontre avec l’Iran, ce pays qui m’intrigue tant. Un voyage décidé sur un coup de tête (deux jours avant le départ) et sans aucune préparation ou presque avec seulement mon billet d’avion en poche, un vague itinéraire et quelques requêtes couchsurfing en attente . Au programme, deux semaines d’explorations persanes qui m’ont amené de Téhéran à Shiraz, à la conquête des terres de Darius le Grand, d’Hafez et de Saadi. Une épopée à la fois poétique et nostalgique dont je retiendrai surtout l’hospitalité exceptionnelle des ses habitants. Pourtant, quand on annonce qu’on souhaite voyager en Iran, les premières réactions sont souvent incrédules et parfois passionnées. Une chose est sûre, l’Iran ne laisse pas indifférent. Si les images de voile, et de terroristes barbus  frappent malheureusement encore une grande majorité des esprits quand on l’évoque, résultat de décennies de politiques internationales et de matraquage médiatique négatif, une progression se fait sentir depuis la levée internationale des sanctions, intérêts économiques oblige. L’Iran se fait soudainement plus sympathique, ouvert et tendance. Il n’a pourtant pas entendu l’aval des Etats-Unis ou de l’Europe pour devenir une civilisation brillante et visionnaire. Une nation à la grandeur perdue qui a bien plus que des tchadors et  mosquées à offrir. Entre histoire, architecture, culture et nature, pays de la foi et du désenchantement, l’Iran en 6 lettres persanes.

Lettre persane n°4: Amnésie collective et martyr

Après la révolution de 1979, tout semble vouloir effacer la mémoire de l’ère du shah; la monnaie change et les pièces représentant autrefois  un  lion avec une épée côté pile et le profile du shah côté face, ne sont plus aujourd’hui que des reliques d’un autre temps secrètement conservées. Même les noms des principaux bâtiments religieux et institutionnels ont été remplacé, comme la mosquée du chah à Isfahan aujourd’hui appelée mosquée de l’Imam (Khomeini bien-sûr), et certaines rues rebaptisées « rue des fermiers » ou « des travailleurs » afin de mieux coller à l’image populaire de la République Islamique. Mais quand ces changements ne servent pas la propagande de la révolution islamique, ils rappellent la mémoire des victimes de guerre. Car il est impossible de parler de l’Iran sans évoquer le concept de martyr, indissociable du chiisme (religion majoritaire en Iran). Ce mot qui fait froid dans le dos prend pourtant tout son sens dans les rues de Téhéran.  La mise en scène du martyr y est omniprésente , s’illustrant autant dans les visages des soldats tombés pendant la guerre  Iran-Irak exposés sur les façades des immeubles tel des peintures de la Renaissance, qu’au détour des stations de métro de la ville à qui ils ont donné leur nom (station Shahid Moffateh, Shahid Dr Fatemi…., « shahid « qui veut dire martyr en farsi)

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Summum de cette « martyr mania », le musée de la défense sainte. Une nouvelle institution ouverte en 2014 qui loin d’être un simple mémorial de guerre, se veut surtout l’éloge du sacrifice. Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par une série de chars d’assaut, suivis de carcasses de voitures calcinées abritant les effets personnels de scientifiques ayant collaboré avec la République Islamique tués durant des attentats. La couleur est donnée. S’en suit une exposition hors-du-commun où le touriste curieux aura le privilège de déambuler sur de fausses mines anti-personnel tout en admirant des oeuvres d’art telles qu’un portrait de soldat en cartouches de fusils ou une fresque murale constituée de plaques de rue en mémoire des martyrs de la guerre.  Pour les amateurs de sensation forte, il est même possible de vivre une simulation de bombardement en direct. Et afin que les enfants ne soient pas en reste, un écran interactif est mis à leur disposition pour leur permettre de colorier de jolis croquis de tanks. Une scénographie qui affiche un parti pris clair,  alimenté par des légendes commentant les oeuvres plus au moins controversées et remettant en cause les résolutions entreprises par l’ONU pendant ke conflit avec l’Irak.  Enfin, le parcours de cette riche collection permanente s’achève dans une salle ornée de miroirs et de stucs  censée représenter le paradis, récompense ultime de ce sombre parcours jusque là plutôt semé  d’armes et de sang.

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*Holy Defense Museum of Teheran

 

 

 

 

 

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Iran, au pays des merveilles et du martyr 1,2, 3/6

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Après des années de fascination sage et des mois d’obsession intense, c’était décidé 2016 serait l’année de ma rencontre avec l’Iran, ce pays qui m’intrigue tant. Un voyage décidé sur un coup de tête (deux jours avant le départ) et sans aucune préparation ou presque avec seulement mon billet d’avion en poche, un vague itinéraire et quelques requêtes couchsurfing en attente . Au programme, deux semaines d’explorations persanes qui m’ont amené de Téhéran à Shiraz, à la conquête des terres de Darius le Grand, d’Hafez et de Saadi. Une épopée à la fois poétique et nostalgique dont je retiendrai surtout l’hospitalité exceptionnelle des ses habitants. Pourtant, quand on annonce qu’on souhaite voyager en Iran, les premières réactions sont souvent incrédules et parfois passionnées. Une chose est sûre, l’Iran ne laisse pas indifférent. Si les images de voile, et de terroristes barbus  frappent malheureusement encore une grande majorité des esprits quand on l’évoque, résultat de décennies de politiques internationales et de matraquage médiatique négatif, une progression se fait sentir depuis la levée internationale des sanctions, intérêts économiques oblige. L’Iran se fait soudainement plus sympathique, ouvert et tendance. Il n’a pourtant pas entendu l’aval des Etats-Unis ou de l’Europe pour devenir une civilisation brillante et visionnaire. Une nation à la grandeur perdue qui a bien plus que des tchadors et des mosquées à offrir entre histoire, architecture, culture et nature. Au pays de la foi et du désenchantement, l’Iran en 6 lettres persanes.

Lettre persane n°1: Hospitalité & Taarof

Après une arrivée au beau milieu de la nuit chez nos hôtes; un couple d’artistes installés dans le sud de Téhéran, je suis frappée dès mon réveil par la première particularité des iraniens: une hospitalité à toute épreuve. Ayant vécu deux ans au Liban, je m’étais déjà familiarisée à cette générosité orientale, mais elle n’est rien à côté de l’accueil réservé par les perses. Ces champions du monde du taarof (sorte de bonne manière selon laquelle on refuse toujours plusieurs fois quelque-chose même si on le désire très fortement) ont fait de la politesse une règle d’état. Un repas de haute volée nous attendait donc déjà sur la table dès le saut du lit: l’ami du déjeuner iranien: combo Sangak (un pain assez épais qui ressemble à une gaufre), fromage frais, confiture et bien-sûr thé au nabat (sucettes composées de cristaux de sucre et safran que l’on fait fondre pour donner un goût acidulé au thé). Cette impression se confirma plus tard chez chacune toutes les personnes qui nous ont hébergé, prenant de leur temps pour cuisiner et partager leur culture, opinions politique, et même parfois vin fait maison (oui oui). Aucune hostilité ni « Death to America »à l’horizon, au contraire de nombreux iraniens semblaient heureux de nous voir visiter leur pays lors de nos pérégrinations même dans des régions plus rurales, nous interpellant dans la rue pour nous souhaiter la bienvenue, nous poser des questions, ou encore nous offrir de bonbons. Un vieux monsieur dans le métro, un jeune homme dans la rue, ou une jeune fille en tchador à la mosquée, il n’est pas rare que certains nous demandent nos emails ou de passer un peu du temps avec nous par simple curiosité. L’égalité des chances n’est visiblement pas encore un acquis universel, il reste très difficile pour la majorité des iraniens de sortir de leur pays en raison des sanctions infligées par la communauté internationale et leur conséquences sur la situation économique . Pour beaucoup, la présence de touristes apparaît donc comme une ouverture mais aussi l’espoir de meilleurs rapports avec les autres pays et d’une amélioration de leur situation. NB: la majorité des jeunes diplômées vivent chaque mois avec 500 dollars, ce qui reste relativement faible même si la vie est moins chère qu’en Europe.

Lettre persane n°2: Que la montagne est belle

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Que la montagne est belle, et encore plus en Iran où elle domine le pays, découpant le pays du nord ouest au sud est avec la chaîne montagneuse des monts Zagros. A Téhéran, elle est toujours visible quelque-part en filigrane, incitant ses habitants à lui rendre visite. Les iraniens dévalent eux aussi les pistes enneigées quand la saison s’y prêtent et possèdent même leur Courchevel local, Dizin, une station proche de la capitale et réputée pour son altitude. Pour ma part, je me suis contentée d’une randonnée dans la neige, mon expérience en ski de fond se limitant à l’enfilage de la combi et à la maîtrise du chasse-neige, apprentissage durement acquis pendant mes études au Canada. Rendez-vous donc à Vardavard, une petite bourgade près de Téhéran , où nous prenons un taxi avec nos amis pour rejoindre le village où commence la montagne. Un espace de liberté où le voile tombe parfois loin des regards inquisiteurs , et où l’on peut parler plus librement autour d’un bon repas au coin du feu. Mais la géographie iranienne est variable et nous mènera plus tard dans des vallées plus désertiques sur les routes d’Isfahan, avec le village d’argile d’Abyaneh ou dans la région de Yazd.

Lettre persane n° 3: Grandeur et nostalgie

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l’Iran est une terre promise de palais luxuriants, jardins fleuris et de marchés (les fameux bazaar) aux tapis et tissus multicolores. Tous sont témoins de la grandeur passée de la nation et de l’ambition des différents monarques qui l’ont dirigée. Parmi eux, le palais Golestan ( » place des fleurs » en farsi) qui porte également le nom d’un recueil de poèmes de Saadi, un célèbre poète de Chiraz. Située dans le centre historique de Téhéran près du Grand Baazar,cette demeure  construite sous la dynastie Safavide était devenue l’ancienne résidence de la famille royale des Qajar (famille régnante avant l’éviction du roi par un coup d’état de Reza Pahlavi, officier qui deviendra par  la suite le futur shah d’Iran). Elle est un vrai joyau d’architecture nichée et mêle à la fois des motifs architecturaux perses et européens. Son hall d’entrée et ses salles de réceptions grandioses se composent de décors en stuc, vitraux, et miroirs et accueillaient  autrefois les invités d’honneur internationaux (ambassadeurs du monde entier et  cours d’Europe). Une galerie expose même des cadeaux offerts aux Qajar par les leaders étrangers. Un trésor unique qui comprend des vases Ming ou encore des tableaux offerts par le tsar de l’Empire Russe. Des événements majeurs s’y sont déroulés comme le couronnement de Mohammad Reza Pahlavi et beaucoup de réceptions officielles, même si la demeure officielle des Pahlavi se situe au palais Naravestan (nord de la ville). Ces palais sont autant de fantômes  des fastes d’antan où l’opulence et la démesure régnaient comme lors des fêtes tant controversées organisées par le Shah en 1971 pour célébrer les 2500 de l’Empire Perse. Une grandeur qui avait commencé à l’antiquité et que l’on retrouve au sud du pays à Persépolis (60km au sud de Chiraz), où dorment les restes de l’Empire de Darius le grand avant sa destruction par Alexandre le Grand. Des pierres abîmées mais aussi des fresques sculptées du roi achéménide qui transcendent le plateau désertique dans lequel ils s’installent.  A Isfahan, c’est le roi Safavide Abbas I qui laisse sa trace et sa mémoire à travers le magnifique palais  d’Ali Qapu, une bâtisse de sept étages et ornementé de peintures naturalistes.

Dubai : behind the mall

IMG_3378Après une escapade Montréalaise pour terminer mes études, un bref retour à Paris, puis deux années inoubliables à Beyrouth, me voici encore parachutée en terre inconnue. Dubaï, une ville considérée par beaucoup comme un paradis artificiel symbole d’argent et de luxure, et par d’autres comme un vulgaire oasis de chameaux et de bédouins. En réalité, si elle se trouve bel et bien au milieu du désert, la cité n’a rien d’un caravansérail et représente bien plus qu’une machine à produire des pétrodollars (ou plutôt dirhams). Entre folie des grandeurs et extravagance, elle révèle aussi une richesse culturelle insoupçonnée à travers la diversité de ses habitants, composés à 80% d’étrangers. En effet, véritable eldorado pour beaucoup de travailleurs venus des quatre coins de la planète en quête d’un « meilleur » niveau de vie, Dubaï est devenue une sorte de carrefour mondial où se croisent des centaines de nationalités. Le supermarché a des airs de New Dehli, sur la plage on croise autant d’hommes en kandura que de femmes en sari ou en bikini, les restaurants proposent des cuisines de Manille à Karachi, et il y a beaucoup de chances pour que votre conducteur de taxi soit pakistanais, éthiopien ou égyptien. Les rues de la ville, faute d’histoire, ont donc naturellement décider de porter des noms de ville étrangères comme Bagdad ou Amman street. Des contrastes culturels mais aussi sociaux qui frappent parfois de manière violente, lorsque les travailleurs pauvres rattrapent leur manque de sommeil sur l’asphalte du bord de mer sous les regards indifférents des conducteurs de Lamborghini. Heureusement, ce melting pot entraîne aussi avec lui un lot de situations cocasses, comme se voire demander par une caissière thaïlandaise au supermarché le mode d’emploi du tampon (incroyable mais vrai), ou encore des conseils en séduction par un émirati sur le chemin du mall. Le mall, parlons-en un peu. Il est ce que les terrasses de café sont Paris: une  tradition. Mais attention, si vous avez l’intention de vous y rendre un jour, mieux vaut préparer vos chaussures de randonnée. Car les centres commerciaux dans les Emirats Arabes Unis n’ont rien des galeries marchandes qu’on trouve en Europe, il s’agit de véritables villes déployant des kilomètres de boutiques. Je me suis même demandée si certaines fashionistas n’y avaient pas perdu la vie, mortes d’épuisement tant leur superficie est immense. Il constitue également un espace publique où on se rencontre pour manger, dépenser tout l’argent qu’on a… ou pas, mais aussi faire du ski ou encore de la plongée au milieu des raies et des requins (Dubai Mall possède un aquarium géant, et Mall of the Emirates une fausse piste de ski). Car Dubai ne se refuse aucune excentricité et pour cela n’a pas peur du ridicule. Une folie des grandeurs pour le futile; Dubai se vante d’avoir la plus grande tour au monde (Burj Khalifa) ainsi que la plus grande fontaine dansante de la planète (quand certains n’ont pas d’eau potable..) , qui peut aussi servir des causes insolites comme cet hôpital à Abu Dhabi entièrement consacré aux faucons (la fauconnerie fait partie de l’héritage culturel des émiratis) . Quand on cherche bien, on déniche également de nombreux centres culturels (Sharjah art Foundation, Alserkal) , galeries et cinémas d’auteur permettant aux férus d’art de découvrir des artistes du Golfe et du Moyen-Orient . Finalement, entre tours de verre, sable fin et night clubs de luxe, à chacun son bonheur derrière les murs de cet empire de la consommation où tout le monde est un peu lost in translation.

En route vers l’inconnu

JordanieFaire le grand saut, plonger dans l’inconnu, tout quitter, repartir de zéro. Des expressions qui font rêver autant qu’ils donnent le vertige.

J’ai récemment écouté un podcast sur la vie assez incroyable d’une exploratrice franco-belge; Alexandra David-Néel. Née au 19ème siècle au sein d’ une famille bourgeoise, cette jeune femme a mené une vie aussi libre que fougueuse. A 30 ans, elle avait déjà été chanteuse d’opéra, journaliste, écrivain, voyageuse…, à 42 elle décidait de laisser son riche ingénieur de mari à la maison afin de partir explorer l’Inde et le Tibet. Un périple de 6 mois qui se transformera finalement en 14 années à sillonner l’Orient, ses coutumes et ses religions (elle s’était convertie au bouddhisme et a écrit des livres sur le sujet). Elle fut la première femme occidentale à rentrer au Tibet interdit à une époque où il n’était pas vraiment « trendy » d’être un globe-trotter dans ces parties du monde.

Son parcours me fascine forcément car il incarne le courage de mener une vie « alternative », affranchie de tout standard social, et guidée uniquement par la curiosité et la soif d’ailleurs. Il nous arrive tous d’avoir des idées folles, sauf que dans la vraie vie à part une poignée d’aventuriers comme Alexandra, très peu d’entre nous osent se lancer dans le vide et les réaliser.

La peur du changement, du temps qui passe, de perdre ce que l’on a ou de ne pas obtenir ce que l’on veut. Mille prétextes qui nous retiennent d’avancer, et encore plus quand nos petites voix intérieures s’en mêlent.

Personnellement, je suis une handicapée décisionnelle : un choix peut hanter mes nuits et jours pendant plusieurs, voire me tétaniser. Alors que certains se laissent dicter par leur instinct pour prendre la bonne décision, je n’ai malheureusement pas de guide suprême de mon fort intérieur pour me chuchoter la voie à suivre. A la place, une sorte de fanfare inaudible qui fait de chacun de mes dilemmes un véritable enfer. D’un côté mes envies, mes rêves, de l’autre la réalité et mes craintes et la réalité.

Car bien souvent la peur s’invite dans l’équation de nos choix, telle une bonne vieille copine dont on serait inséparable. Il y a deux ans je m’installais à Beyrouth, la peur au ventre et des milliers d’incertitudes, aujourd’hui je pars pour Dubaï avec la même anxiété et toujours les mêmes doutes.

Mais une petite chose a changé néanmoins, j’ai commencé la méditation* grâce ) une super application et la première chose que cette discipline nous apprend est de se concentrer sur les sensations présentes (frottement des vêtements sur notre peau, de nos pieds sur le sol…), ça semble un peu mystique dit comme ça mais ça marche vraiment.

Je ne sais pas encore ce que me réservera cette année mais je fais une résolution: ne pas oublier de continuer la liste de mes envies, mais essayer d’apprécier un peu plus le chemin qui me mènera à elles.

Courir à Beyrouth

Beyrouth Marathon.jpgDans la jungle beyrouthine

J’ai commencé à courir il y a cinq ans, une passion entamée au Québec où les vastes parcs se prêtaient aux longues distances méditatives. Sans grande conviction, si ce n’est celle de m’entretenir, j’ai donc couru. Un peu au début, puis de plus en plus, avant de ne plus vraiment pouvoir m’en passer, comme aujourd’hui. C’est cependant lorsque j’ai emménagé au Liban que j’ai découvert mon réel « amour » du jogging. De ces ado- rations qui vous font perdre la raison. Telle que se réveiller à l’aube quand le mercure dépasse déjà les 30°C et que le taux d’humi- dité rivalise avec celui de la forêt équato- riale. On entend souvent que si vous savez conduire à Beyrouth, vous pouvez conduire partout. Je pense que l’adage se transpose également à la course à pied. Courir à Bey- routh, c’est inhaler les émanations chimiques des déchets brûlés par des citoyens excédés, quand ce ne sont pas celles d’un nuage de poussière venu de je-ne-sais quel pays d’Afrique, du mazout ou des grillades. C’est aussi fouler le pavé, au sens littéral du terme, le béton même. Problème majeur de la ville, les espaces verts sont quasiment absents. On oublie donc les promenades idylliques façon Central Park. Ici, c’est au bord de l’auto- route ou sur la corniche, sorte de Croisette locale, le tapis rouge et le glamour en moins. Un trajet atypique entre pêcheurs inatten- tifs qui risquent de vous éborgner à tout instant, joueurs de oud, fumeurs de narguilé, cyclistes fous roulant sur le trottoir, le tout sur fond de concerts de klaxons. Parfois, on s’entraîne sur la piste de l’université Amé- ricaine ou dans les montées improvisées du centre ville. Système D oblige, une expres- sion qui doit avoir ses racines en Phénicie…

Honneur 
aux « peace runners »

Malgré les tourments politiques qui ravagent le pays – l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri en 2005 et une guerre en juillet 2006 –, une association organise le marathon de Beyrouth depuis douze ans. Peu connu en Europe, il constitue pourtant un événement sportif majeur au Moyen-Orient. A sa tête, May el Khalil, une ancienne coureuse tragi- quement fauchée par un camion qui, après avoir surmonté ce terrible accident, a décidé d’encourager la culture du running au Liban. Un défi pas vraiment gagné d’avance dans un pays où la vie nocturne et les dîners copieux remportent plus de succès que les réveils matinaux. Pourtant avec quelque 6 000 participants à son lancement en 2003, cette course en compte près de 40 000 aujourd’hui, figurant au rang des courses internationales puisqu’elle vient d’être récompensée du label d’argent par l’Association Internationale des fédérations athlétiques (IAAF). Courir pour la paix ou l’amour, tel est le slogan des « peace runners » de Beyrouth. Issus de toutes les confessions (chrétienne, chiite, druze, sunnite), ils donnent l’exemple en courant ensemble, loin des disparités sociales et reli- gieuses qui sclérosent la nation. Et la recette fonctionne, à coups de matraquage publicitaire et sur les réseaux sociaux (au Liban la selfie et la hashtag mania ont aussi infiltré
le monde du sport), chaque compétition voit son nombre de participants augmenter. Un succès qui redouble depuis le lancement de Beyrouth 542, un programme d’entraînement gratuit offert à tous les novices rêvant de franchir la ligne d’arrivée d’un marathon. Suivis pendant trois mois sous l’œil bien- veillant de leurs cinq coachs, une centaine de coureurs se réunissent ainsi tous les dimanche à 5h45 du matin, le cœur battant et les jambes légères, pour s’emparer de la ville, unis contre le chaos.

Un challenge dans l’adversité

Car courir au pays du cèdre devient un acte aussi incertain et instable que la politique actuelle. En septembre dernier, le semi-ma- rathon a dû être annulé la veille au soir, à cause d’une controverse liée à son sponsor qui mettait en péril la sécurité de la mani- festation. Quelques jours auparavant, c’était le centre ville qui était bloqué pour cause de manifestations contre le gouvernement « You Stink or you reek » (vous puez), em- pêchant l’entraînement. Dimanche dernier, alors que je courais 24 kilomètres avec mon coach, nous passons devant une pancarte publicitaire de l’armée libanaise « kilna wa- jna3 », « nous souffrons tous », en libanais. L’accroche nous a fait forcément sourire, car elle faisait écho à notre expérience immé- diate. Et si finalement, dans une région du monde où autant de personnes vivent dans l’adversité de la guerre, de la maladie ou de la pauvreté, courir n’était pas un challenge si insurmontable que cela ? Quand l’exercice devient dur, je pense souvent à cette citation de Confucius : « Peu importe la vitesse à laquelle tu avances, tant que tu ne t’arrêtes pas. ». Patience, endurance et humanité seront les maîtres mots de cette route qui s’annonce longue, à la course comme à la vie, à Beyrouth, à Damas, comme à Paris. L’important est de ne pas s’arrêter en chemin et d’y croire, toujours.

Beyrouth, dernière danse.

Beyrouth.jpg

Après deux ans au Liban, je crois que l’heure est au bilan. Et oui Beyrouth, je te quitte. Mais j’emmène quand même avec moi un petit bout de toi. Ton halloum, ton labneh et ton pain pita sans saveur et enfin, ta langue, l’arabe, que j’ai mis tant de temps à apprendre.

Pourtant notre première rencontre fut plutôt chaotique. Je n’oublierai jamais mon arrivée sur ton sol, deux heures passées à chercher l’appartement où je devais loger, ignorant à l’époque que chez toi personne ne connait les noms et numéros des rues (chauffeurs de taxi compris). Maintenant, je souris quand j’entends des touristes me demander une adresse, les renvoyant gentiment à un repère spatio-temporel « libanesque »:  » à côté de l’église Saint Maron, au croisement après le petit fleuriste, en face du dekkaneh. (épicier) « 

Je me souviens de mon sentiment à la vue de ton architecture abîmée par les épreuves de la vie. Tu n’étais pas de ces filles à la beauté évidente. Je n’ai d’ailleurs pas apprécié tes charmes au premier regard, te trouvant même laide pour tout t’avouer. Tes années de douleur pouvaient se lire sur chacun de tes murs. Mais comme un amant que l’on apprend à connaître et à apprécier, je me surprends aujourd’hui à te trouver belles  dans toutes ces failles qui te constituent.

Tu m’as beaucoup frustrée au début . J’ai mis du temps à m’habituer à tes chauffeurs de taxi souvent trop bavards et parfois pervers, à comprendre que leur petit lever de menton condescendant n’était pas un signe de mépris mais signifiait juste que je n’étais pas sur leur route.

Tu m’as fatiguée aussi: Tu vis dans le tumulte permanent et c’est amour inconditionnel que tu as pour le klaxon. Ton mantra c’est un peu « je klaxonne donc je suis ».

Tu m’as déroutée quelquefois. Quand j’aurai pu penser que tu n’étais une bigote conservatrice, j’ai croisé le chemin d’esprits les plus ouverts et délurés. Et s’il m’est arrivé de vouloir te quitter sans préavis, te trouvant trop superficielle à mon goût, tu as toujours su me retenir en me rappelant que tu ne ressemblais à personne d’autre.

Enfin, tu m’as  émue souvent par ton grand cœur. Quand ces mêmes chauffeurs de taxi me tendaient un mouchoir pour pleurer certains soirs, ou s’arrêtaient sur leur route pour m’offrir un café sans raison particulière. Je regrette déjà tes tables chaleureuses débordant de mezzés alléchants, ce fruit ou ces chewing-gums donnés par l’épicier quand tu vas faire tes courses juste pour te souhaiter bienvenue.Je pleure tes « habibti » « hayete » qui n’existeront plus dans mon paysage sonore.

Alors avant de partir, je souhaiterai te confesser une dernière chose. Je t’ai admiré secrètement. En dépit de tous tes problèmes, tu continues de te lever chaque matin et d’avancer avec grâce. Résignation? Résilience? Peut-être les deux à la fois. Je ne sais pas si je t’ai comprise un un jour mais une chose est sûre, ma plus belle histoire d’amour c’est vous.